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Parents séparés : faire une place au conflit sans lui laisser toute la place

4 sept.
8 min de lecture

Quand des parents se séparent, il y a ce qui se termine et tout ce qu'il reste à construire.

Il faut réorganiser le quotidien, trouver de nouveaux repères, répartir autrement les responsabilités, prendre des décisions pour les enfants depuis deux lieux de vie différents. Et tout cela se fait rarement sur un terrain émotionnel parfaitement neutre. Il peut rester de la colère, de la tristesse, un sentiment d'injustice ou de trahison, la peur de perdre sa place, parfois deux façons très différentes de vivre et de comprendre la séparation.

Dans ce contexte, que des désaccords apparaissent n'a rien d'exceptionnel. Et certains de ces désaccords deviennent des conflits.

Le conflit peut être visible et bruyant. Il peut aussi être beaucoup plus discret : des échanges qui se raréfient, des décisions systématiquement contestées, une méfiance qui s'installe, des sujets que l'on évite parce que l'on sait déjà comment la conversation va se terminer.

Le conflit n'est donc peut-être pas, en lui-même, ce qui doit nous inquiéter le plus.

Ce qui mérite notre attention, c'est plutôt sa trajectoire. Ce qui va s'y jouer, ce qui va l'alimenter et, surtout, ce qu'il va devenir.


Au départ, il y a quelque chose dont on ne sait pas quoi faire

L'école, la résidence de l'enfant, les vacances, les dépenses, les écrans, une activité, une nouvelle organisation...

Au départ, le conflit porte généralement sur quelque chose. Deux parents regardent une même situation et n'arrivent pas aux mêmes conclusions. Et, bien souvent, chacun est sincèrement convaincu que sa proposition répond le mieux aux besoins ou à l'intérêt de l'enfant.

Cette confrontation n'est pas nécessairement inutile.

Elle peut obliger à préciser ce qui est important pour chacun, à entendre une préoccupation qui n'avait pas été perçue, à confronter deux représentations de la situation, à chercher de l'information ou à remettre en question une organisation qui ne fonctionne plus.

Le conflit peut donc participer au processus de réorganisation qui suit une séparation. Quelque chose ne peut plus continuer comme avant et il faut construire autrement.

Mais cette première fonction du conflit peut progressivement se perdre.


Image générée par IA
Image générée par IA

Le conflit peut rester sur son objet… ou devenir relationnel

Morton Deutsch a beaucoup travaillé sur ce qui différencie les dynamiques coopératives et compétitives dans le conflit.

Être dans une dynamique coopérative ne signifie pas être d'accord. Deux parents peuvent défendre vigoureusement deux positions différentes tout en restant capables d'envisager que ce qui est important pour l'autre mérite d'être entendu. Le désaccord reste alors quelque chose qu'ils ont à traiter.

Dans une dynamique plus compétitive, la perception change progressivement. Ce que l'autre obtient peut être vécu comme quelque chose que je perds. Une proposition peut devenir suspecte parce qu'elle vient de lui. Reconnaître qu'il a raison sur un point peut donner le sentiment de céder du terrain.

Et ces dynamiques ont une particularité importante : elles ont tendance à se renforcer elles-mêmes.

La coopération facilite la circulation de l'information, ce qui peut rendre la coopération suivante plus facile. La compétition nourrit la méfiance, qui conduit à interpréter davantage les intentions de l'autre, ce qui nourrit à son tour la compétition.

Dans les séparations, cette dynamique peut avoir des racines anciennes. Elle peut prolonger une manière de fonctionner qui existait déjà dans le couple. Mais elle peut également s'être construite autour de la séparation elle-même : la façon dont elle s'est produite, une décision subie, une trahison ressentie, des inquiétudes financières, la peur de perdre sa place de parent, l'arrivée d'un nouveau conjoint...

C'est alors que le conflit peut commencer à changer de nature.

On ne se dispute plus seulement à propos de quelque chose. On se dispute aussi à partir de tout ce que la relation a accumulé.


Quand le sujet visible transporte beaucoup plus que lui-même

Une proposition concernant les vacances n'est plus seulement examinée au regard des vacances. Elle est reçue à travers l'histoire des échanges précédents, les intentions que l'on prête à l'autre, les blessures encore présentes et parfois tout ce que l'on pense savoir de lui.

Une modification d'horaire peut être entendue comme une nouvelle tentative de contrôle. Un refus comme la preuve que l'autre a toujours été égoïste. Une demande d'information comme une intrusion. L'absence d'information comme une volonté d'exclure.

Et chacun dispose généralement d'une explication cohérente de ce qui se passe :

« Je suis obligé de réclamer les informations puisqu'elle ne me dit jamais rien. »

« Je ne lui dis plus rien parce qu'il transforme chaque information en interrogatoire. »

On retrouve ici ce que Paul Watzlawick et l'école de Palo Alto ont décrit à travers la ponctuation des séquences d'interaction. Chacun découpe la succession des événements à sa manière et perçoit son propre comportement comme une conséquence de celui de l'autre.

"Je fais ceci parce que tu fais cela. Et je fais cela parce que tu fais ceci."

À ce stade, travailler uniquement sur l'objet du désaccord peut ne plus suffire. Le problème n'est plus seulement ce qu'il faut décider. La manière dont les parents sont entrés en relation autour de cette décision est devenue une partie du problème.


Quand le conflit commence à vivre sa propre vie

Friedrich Glasl a décrit comment un conflit peut progressivement s'intensifier et franchir différents degrés d'escalade.

Ce qui m'intéresse particulièrement dans cette approche, appliquée aux séparations, c'est la façon dont l'objectif initial du conflit peut progressivement se brouiller.

Au commencement, chacun voulait peut-être défendre ce qu'il considérait comme la meilleure organisation pour son enfant. Puis il devient important de démontrer que sa proposition est la bonne. Puis que celle de l'autre ne l'est pas. Puis que l'autre lui-même n'est peut-être pas fiable, cohérent ou légitime dans ce qu'il demande.

À mesure que le conflit s'intensifie, les émotions, les réactions et les blessures produites par le conflit lui-même viennent s'ajouter à celles qui existaient déjà.  Et l'escalade peut finir par échapper en partie à ceux qui la vivent.

On répond au dernier message. On corrige une accusation. On ressort un événement ancien pour rétablir « la vérité ». On cherche des preuves. On sollicite des proches. On refuse une proposition parce qu'accepter donnerait l'impression de céder.

Pendant ce temps, la question qui était au départ au centre du conflit — comment réorganiser la vie familiale et répondre au mieux aux besoins de l'enfant dans cette nouvelle réalité ? — peut progressivement passer au second plan.


Le conflit finit parfois par ne plus servir à rien

C'est ici que la durée compte.

Une période de conflit au moment d'une séparation n'est pas la même chose qu'une relation coparentale durablement organisée autour du conflit.

Car la vie avec un enfant apporte continuellement de nouveaux sujets. Il grandit, change d'école, souhaite commencer une activité, utilise son premier téléphone, devient adolescent. Les vies professionnelles et personnelles de ses parents évoluent également.

Chaque nouveau désaccord peut alors rejouer ce qui s'est installé dans les précédents.

Les sujets changent, mais la dynamique reste.

La discussion sur les vacances réactive celle de la résidence. Le choix d'une activité réveille les reproches sur l'argent. Une demande de changement d'horaire devient une nouvelle preuve du manque de considération de l'autre.

Petit à petit, le conflit n'accompagne plus la réorganisation familiale : il participe à son fonctionnement.

Et c'est aussi à cet endroit que ses conséquences pour l'enfant changent de dimension.

Un enfant peut savoir que ses parents ne sont pas toujours d'accord. Il peut voir une organisation évoluer, constater que certaines décisions demandent du temps, comprendre que la séparation a nécessité des ajustements.

Mais lorsqu'un conflit s'installe durablement, il peut devoir commencer à s'y adapter lui-même : réfléchir à ce qu'il peut raconter dans chaque maison, anticiper la réaction d'un parent, éviter certains sujets, craindre qu'une demande personnelle déclenche un nouvel affrontement, se retrouver messager ou sentir qu'il doit protéger l'un de ses parents.

Le conflit parental entre alors directement dans son organisation du monde.


Et si le conflit pouvait aussi produire l'inverse ?

C'est pourtant là que l'histoire devient intéressante.

Parce que les mécanismes qui permettent au conflit de s'autoalimenter peuvent aussi nous amener à nous demander si une autre manière de traverser un conflit peut laisser des traces pour le suivant.

Un désaccord profond a pu être exprimé sans que l'autre soit disqualifié. Une proposition initialement impossible à entendre a finalement pu être examinée. Chacun a pu comprendre ce qui comptait pour l'autre sans être obligé d'y adhérer. Une organisation a été essayée, puis modifiée parce qu'elle ne fonctionnait pas comme prévu.

Il ne s'est peut-être même pas produit de grand accord.

Mais les parents viennent de faire l'expérience qu'un désaccord important pouvait être traversé autrement.

La prochaine difficulté ne disparaîtra pas pour autant. Mais elle ne commencera peut-être plus exactement au même endroit.

C'est ici que la notion de transformation du conflit, développée notamment par John Paul Lederach, prend tout son intérêt. Elle invite à ne pas regarder seulement le problème immédiat et sa résolution, mais ce que le conflit peut transformer dans les personnes, les relations et leur organisation.

Dans une famille séparée, cette transformation peut être très concrète.

Au fil des conflits traversés, chacun peut mieux identifier ce qui relève de sa propre responsabilité et ce qui nécessite encore une articulation avec l'autre. Les frontières de la nouvelle relation parentale peuvent devenir plus lisibles. Certaines inquiétudes peuvent perdre de leur intensité. Des façons de communiquer peuvent être abandonnées parce qu'elles ont montré leur inefficacité. D'autres peuvent devenir possibles.

Autrement dit, un conflit peut apprendre à être davantage en conflit. Mais l'expérience du conflit peut aussi, parfois, apprendre à traverser autrement le suivant.


Une transformation possible, pas une injonction

Il serait évidemment tentant de terminer ici sur une belle histoire de transformation.

La réalité est plus complexe.

Les histoires conjugales ne sont pas les mêmes. Les circonstances des séparations non plus. Certaines blessures sont encore très vives. Certaines personnes disposent, à ce moment de leur vie, de davantage de ressources que d'autres pour prendre de la distance avec ce qu'elles vivent.

Et certains éléments qui apparaissent dans le conflit dépassent la relation coparentale elle-même.

Une blessure personnelle ancienne, un traumatisme, une peur ou un fonctionnement individuel peuvent être réactivés par la séparation et rendre extrêmement difficile ce déplacement.

Cela pose aussi la question des limites de l'accompagnement.

En médiation familiale, nous pouvons travailler ce qui se joue dans l'interaction, rendre certains mécanismes visibles, permettre à chacun d'exprimer ce qui est important pour lui, soutenir la circulation de la parole et accompagner les personnes dans la construction de leur propre manière de traverser leurs désaccords.


Mais tout n'appartient pas à l'espace de médiation.

Lorsqu'un travail plus profond sur l'histoire personnelle, les blessures ou le fonctionnement psychique devient nécessaire, d'autres professionnels — notamment les psychologues — ont une place différente et complémentaire.

La transformation du conflit n'est donc ni automatique, ni une obligation, ni quelque chose qu'un professionnel pourrait produire à la place des personnes.


Faire une place au conflit sans lui laisser toute la place

C'est probablement ce que je retiens le plus des différentes théories du conflit : elles nous invitent moins à nous demander s'il y a du conflit qu'à observer ce qui est en train de lui arriver.

  • Est-il encore relié à ce qui compte pour les personnes ?

  • La parole de l'autre peut-elle encore être entendue ?

  • Le conflit commence-t-il à produire lui-même les raisons de continuer ?

  • Chaque nouveau désaccord rejoue-t-il immédiatement les précédents ?

  • Ou quelque chose est-il, malgré tout, en train de se transformer ?


Dans Éloge du conflit, Miguel Benasayag et Angélique del Rey nous invitent précisément à ne pas considérer le conflit comme une anomalie qu'il faudrait faire disparaître à tout prix. Assumer l'existence du conflit n'est pas choisir l'affrontement permanent.

Dans une séparation familiale, cette distinction me paraît particulièrement importante.

Il y aura probablement encore des désaccords. Parce que l'enfant grandira, parce que les vies changeront et parce que deux parents resteront deux personnes différentes.

L'enjeu n'est donc peut-être pas de construire une coparentalité dans laquelle le conflit aurait disparu.

Il est que chaque nouveau désaccord ne soit pas condamné à devenir un nouvel épisode du conflit précédent. Et que, petit à petit, les parents puissent retrouver suffisamment de pouvoir d'agir sur ce qui leur arrive pour construire une organisation qui ne soit ni imposée par le bouleversement de la séparation, ni gouvernée par leur conflit. Une organisation pensée, expérimentée, parfois discutée et réajustée, dans laquelle l'enfant puisse progressivement retrouver des repères et de la sécurité.


Le conflit peut faire partie du chemin de la séparation. Toute la question est de savoir où il nous emmène.Isabelle Pénin(corrections et mise en page par IA)

 
 
 

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